31•Le dilemme répétitif

31•Le dilemme répétitif

Épisode 31 Covid-19, juin 2020

L’infirmière

C’est une infirmière qui m’a inspiré le sujet de cette chronique. Il s’agit de celle qui, lors d’une manifestation, a insulté et lancé des projectiles à la police. J’ai été très surpris de voir certains journalistes dire que son attitude était incompréhensible. Bien au contraire, cette infirmière a réagi de manière parfaitement compréhensible. Ce qui est incompréhensible, c’est toute cette crasse psychologique dans laquelle se vautrent médias et dirigeants.

Communiquer

Car depuis les travaux de l’école de Palo-Alto, dans les années 1950, la situation est à peu près claire. Le fondateur de cette école est le zoologue, anthropologue et ethnologue américain, Grégory Bateson (1904-1980). Il se trouve que je me suis intéressé très tôt aux travaux de ce grand monsieur, épris de cybernétique. La lecture de son livre intitulé « Ecology of the mind » (Écologie de l’Esprit) est envoûtante. Ce livre m’a été très utile pour faire mes trois articles sur la conscience, publiés dans la revue Florentine « Substantia ». Voici en quelques mots sa théorie de la communication humaine. 

Le point de départ est la théorie des types logiques du mathématicien britannique Bertrand Russell (1872-1970). L’idée est qu’il existe toujours une discontinuité de fond entre une classe et les membres qui la constitue. Dès qu’une classe se trouve confondue avec l’un de ses membres, surgissent des problèmes logiques inévitables. Dans le cas d’un être humain, cela signifie que nous sommes des animaux dont le savoir est organisé par de telles discontinuités hiérarchiques entre connaissances. L’ego est là pour discriminer entre les différents modes de communication envers soi-même ou envers les autres. La schizophrénie est la maladie mentale associée à la non-perception de ces hiérarchies. Voyons donc en quoi consiste ces hiérarchies.

Hiérarchies de la communication

1. Différence ou information

Premièrement, dans toute communication, il y a perception d’une différence, ou signal, par rapport à un bruit de fond. Il s’agit ici de l’information brute, dénuée de signification, qui peut être traduite en une série de 0 (pas de signal) et de 1 (signal présent). La qualité associée à cette perception est la sensibilité. Se trouve concernée à ce premier ordre la matière inerte soumise aux lois de physique et de la chimie.  

2. Inférence ou contexte

L’ordre hiérarchique supérieur (de niveau 2) est la possibilité de percevoir des différences entre des informations. On parle ici de l’information qui a un sens, une signification. C’est-à-dire une différence qui fait la différence. La notion d’inférence prend donc naissance dès que l’information brute se trouve plongée dans un contexte donné. On parle aussi de méta-information pour la distinguer de l’information brute du premier niveau. On est passé ici de la matière inerte à la matière vivante.  En biologie on parle d’instinct, de réflexe acquis (au sens de Pavlov) ou d’habitude. On retrouve à ce niveau l’évolution darwinienne qui forge les espèces. 

3. Transférence ou pensée

Au niveau 3, on identifie la transférence qui est l’apprentissage d’apprendre à recevoir des informations. Autrement dit, il faut ici être capable de comparer un contexte donné avec d’autres contextes précédemment rencontrés. On pourrait aussi dire qu’à ce niveau hiérarchique, on est apte à percevoir des différences entre différents contextes. On est ainsi passé de la matière vivante à la matière pensante, l’évolution devenant l’éducation. La psychiatrie démarre ici à la perception d’ordre trois  de type transférence.

4. Préférence ou amour

Puis, au niveau 4 on trouve la préférence ou aptitude à percevoir des différences entre systèmes éducatifs. L’éducation se transforme en affection et la matière pensante devient la matière aimante. C’est à ce niveau que l’on trouve les religions, où il fait aimer un dieu qui nous aime (ou pas) en retour.

5. Conférence ou science

Le cinquième niveau est celui de la conférence, que je définis par l’aptitude à percevoir des différences entre des préférences. On a ainsi atteint le niveau de la matière savante, celle où l’affection se transforme en invention. La science se situe clairement à ce niveau de perception d’ordre 5.

6. Déférence ou philosophie

Si l’on est capable de percevoir des différences entre des conférences, on parle de déférence. C’est le niveau de la matière consciente, où l’invention fait l’objet d’admiration. Tous les grands noms de la philosophie œuvrent à ce sixième niveau.

7. Indifférence

Selon les deux théorèmes d’incomplétude de Gödel, cet emboîtement de niveaux n’a pas de fin. D’où l’indifférence, tentative d’échapper à la spirale infernale initiée par la recherche de différences. Nous sommes au niveau de la Conscience universelle. L’indifférence peut bien sûr aussi correspondre à une perception d’ordre zéro ou infini.

Relations entre individus

En dehors des différents modes hiérarchiques de communication, Bateson identifie aussi deux types de relations entre individus. Un premier type est la relations symétrique, qui donne naissance à la rivalité, la compétition ou à l’émulation. Ce type de relation tourne essentiellement autour de la notion d’ego. La consommation de boissons alcoolisées est, pour Bateson, un exemple type de relation symétrique. Les relations symétriques ne peuvent pas durer. Car, pour que la relation dure, il faut qu’il y ait un opposant qui réponde en permanence. Or, tôt ou tard, l’un des deux opposants finit par baisser la garde ou par se lasser. La relation change alors de nature.

Le deuxième type est la relation complémentaire, où la notion d’ego s’efface pour laisser place au soi. Celle-ci peut s’expriment dans la famille (parents/enfants), le spectacle (acteurs/public), le couple (sadomasochisme), les nations (dominants/dominés) et bien sûr dans le racisme (bons/méchants). Supposons que l’un des deux partenaires (A) perçoive l’autre (B) comme un compétiteur. La non-symétrie arrive lorsque B ne se voit plus comme un compétiteur ou un rival de A, mais comme étant susceptible, au contraire, de l’aider ou de l’aimer. Les relations sexuelles ont ainsi la caractéristique majeure de ne jamais pouvoir être symétriques. D’où leur complexité et les nombreux problèmes psychologiques qu’elles provoquent.

Dilemme répétitif

Car c’est au niveau des relations complémentaires que la confusion entre les différents ordres hiérarchiques de communication fait des ravages. Une situation de dilemme (double bind en anglais) surgit dès qu’un ensemble de circonstances se trouvent réunies :

1. Victime et bourreaux

Pour qu’un dilemme répétitif se mette en place, il faut que deux personnes au moins se trouvent impliquées dans une communication. L’une d’entre elles va prendre le rôle de « victime », les autres endossant les costumes de « bourreaux ». Pour le COVID-19, la population a joué de rôle de victime, le conseil scientifique, le rôle de bourreau. 

2. Récurrence

La victime doit expérimenter le même dilemme de manière répétitive. Des traumatismes variés ne posent aucun problème. Seul le traumatisme qui est toujours le même pose problème. Le dilemme que l’on vient de vivre ces derniers mois était soit de rester confiner, soit de sortir de son logement. 

3. Injonction négative primaire

Il doit exister une injonction primaire de nature négative. Cette dernière peut prendre deux formes différentes. (a) Ne faites pas cela, car sinon vous serez punis. (b) Si vous ne faites pas cela, vous serez punis. Les formes les plus graves sont bien sûr associées au fait que la punition se traduise par la mort de la victime. Pour le COVID-19, il fallait une autorisation pour pouvoir sortir. En cas de non-respect il y avait sanction immédiate. De fait, certains sont bien morts pour avoir osé sortir de chez eux.

4. Injonction contradictoire secondaire

Il doit exister une injonction secondaire qui rentre en conflit direct, mais à un niveau d’abstraction supérieur, avec la première. Le passage au niveau supérieur d’abstraction rend la description de cette injonction plus difficile à décrire. Cela peut passer par des gestes corporels ou des intonations de voix. La victime doit se convaincre que la punition n’est pas en fait une punition. Par exemple, s’il y a punition, c’est parce que l’on aime la victime. C’était le message des dirigeants. On vous confine parce qu’on se préoccupe de votre santé. On peut aussi demande à la victime de se soumettre à l’interdiction sans se poser de questions. C’est le fameux « rassurez-vous car l’état œuvre pour votre bien-être ».

5. Injonction négative tertiaire

Il faut enfin une injonction négative tertiaire qui démontre à la victime qu’il n’y a aucune échappatoire possible. Cette dernière injonction peut prendre la forme d’une contrainte physique non violente. Par exemple, on somme la victime de rester chez elle sans sortir. Si elle possède un quelconque sens civique elle se retrouve piégée dans l’enfer du dilemme répétitif. 

Rage et violence

Comment réagit la victime à une situation de dilemme rondement menée ? Généralement, cela s’exprime par de la violence et de la rage envers les autres ou envers soi-même. Dans d’autres cas, il peut y avoir des hallucinations visuelles ou sonores. Revenons à notre infirmière. Il s’agit d’une situation de dilemme tout à fait banale.

L’infirmière est la victime face aux autres, les policiers (critère n°1). L’attitude de la police envers des manifestants est un phénomène récurrent (critère n°2). La réponse est en effet invariablement la même : gaz lacrymogènes et arrestation violente de ceux qui tentent de s’opposer (critère n°3). L’infirmière sait qu’en même temps la police aime les Français très fort.  Car la police est évidemment là pour nous protéger et nous défendre des méchantes personnes (critère n°4). Enfin, cela fait des années qu’elle voit le système hospitalier français se dégrader de manière inéluctable malgré des tas de promesses toutes non tenues (critère n°5).

Comme toute personne ayant atteint le fond du trou, la violence et la rage va s’exprimer à la moindre contrariété. Un cas d’école, qui démontre l’absence totale de formation à la psychologie de la communication de nos gouvernants.   

Bouddhisme zen

Le dilemme répétitif se trouve souvent employé dans le bouddhisme zen pour atteindre un état d’illumination. Cela s’appelle les koans. Voici par exemple un rite initiatique zen. Le maître pose un bâton sur la tête de l’apprenti et affirme : Si tu me dis que ce bâton est réel, alors je vais te taper dessus avec. Si tu me dis qu’il n’existe pas, je vais te taper aussi. Si tu ne dis rien, je te taperais quand même, car il me faut impérativement une réponse. Comment va réagir le disciple ?

Certains vont se laisser rouer de coups, car ils ne voient aucune issue. D’autres vont au contraire se ruer sur le maître pour lui arracher le bâton. Ceux qui sont prêts à devenir maître vont simplement répondre par un autre koan. Je n’ai pas peur d’être frappé par toi. Car si tu me frappes tu ne seras pas digne de ton titre de maître. Or, tu es incontestablement le maître. Donc peu importe que je sois frappé ou non ou que le bâton existe ou pas. Car la vraie question est de savoir si tu es réellement celui que tu prétends être

Un manifestant est tout à fait capable de répondre ainsi à des policiers qui menacent d’agir par la force. En assumant bien sûr toutes les conséquences, car rien ne garantit que le policier lambda qui tient la matraque ou le LBD soit un maître zen. Toutefois, renvoyer à la dignité de sa fonction toute personne qui cherche à profiter de son statut est plus intelligent que de lui lancer des projectiles ou de lui faire des doigts d’honneur. 

Dilemme à tous les étages

Dans le cas de l’infirmière violente, comment rester zen après avoir vu, jour après jour, les morts s’empiler ? Pour cela, il faut être préparé. Or, la préparation incombe au chef de service et non au personnel soignant. Or, le chef n’est-il pas lui-même en situation de dilemme répétitif vis-à-vis du directeur de l’hôpital ? Quant au directeur, il peut se trouver en situation de dilemme répétitif via l’agence régionale de santé. Agence subissant le dilemme répétitif infligé par le ministre de la Santé qui subit le dilemme répétitif imposé par la momie de service, alias Macroléon.

Je jetterais bien sûr un voile pudique sur la situation de dilemme répétitif imposé par certains médecins (critère n°1) à leurs patients confrontés à une maladie (critère n°2) réputée incurable (critère n°5). Le patient doit prendre son médicament s’il veut survivre (critère n°3). La posture corporelle du médecin quand il parle avec son patient (critère n°4) fera donc la différence. Si cette dernière est conforme aux menaces tout ira bien. Toutefois, à la moindre contradiction, le médecin peut s’attendre au pire.

Recherche

Pour conclure, passez en revue votre vie à la recherche d’éventuels dilemmes répétitifs. Il y en a bien sûr énormément dans toute famille, école, entreprise, association ou parti politique. Certains sont mis en œuvre de manière consciente et délibérée. D’autres sont quasiment indécelables car inconscients, aussi bien chez les victimes que chez les bourreaux. Partout où l’on voie une explosion de rage ou de violence, il est légitime de suspecter un dilemme répétitif sous-jacent, conscient (état) ou inconscient (famille). Une fois le diagnostic posé, comment s’en sortir la tête haute ? Des réponses dans la prochaine chronique.

Par Marc HENRY

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